Carrières et engagement politique de Thomas Parran (1892-1968) en santé publique

Auteur : Laurent SERMET

La Magna Carta de la santé mondiale : c’est ainsi que le docteur Thomas Parran, chirurgien général des États-Unis d’Amérique (1936-1948), président de la séance finale de la conférence internationale de la santé, qualifia l’acte constitutif de l’Organisation mondiale de la Santé, adopté à l’issue de la conférence de New York, qui se tint du 18 juin au 22 juillet 1946 :

Les nations représentées à la Conférence sont réunies pour signer la Magna Carta de la santé, qui établira une organisation mondiale de la santé, unique par son ampleur, son autorité et l’étendue de ses attributions. Le but que celle-ci se propose d’atteindre est d’assurer à tous les peuples du monde le plus haut niveau possible de santé et de bien-être.

Entre autres éléments de réussite, cette conférence fut jugée harmonieuse et constructive en raison de la participation politique de tous les États, membres des Nations Unies et non-membres, dont entre autres l’Autriche, la Bulgarie, la Hongrie, l’Italie, à l’exception de trois d’entre eux. L’Afghanistan, la Roumanie, le Yémen, invités à envoyer des délégués, n’y furent pas représentés. Cette conférence fut la première au sein de laquelle les délégués et observateurs des Républiques socialistes soviétiques (République socialiste soviétique de Biélorussie, République socialiste soviétique d’Ukraine, Union des Républiques socialistes soviétiques) déployèrent une diplomatie conjointe. Plusieurs organisations internationales, dont la FAO, l’OIT, la ligue des sociétés de la Croix-Rouge, l’Unesco, furent également associées à la conférence de New York. L’acte constitutif fut adopté à l’unanimité, preuve de l’état d’esprit volontariste de la conférence. Fait remarquable, la conférence internationale de la santé fut la première à être convoquée en tant que conférence constitutive des Nations Unies, à la demande conjointe de deux États alliés dans cette entreprise, le Brésil et la Chine. Ils facilitèrent l’adoption d’une résolution inaugurale prise le 15 février 1946 par le Conseil économique et social. D’autres conférences relatives à l’Unesco, la FAO, la Banque mondiale avaient été précédemment convoquées, mais de façon autonome, avant que leur affiliation aux Nations Unies ne soit décidée. La France prit sa part dans cette action de diplomatie institutionnelle en accueillant, en mars 1946, à Paris, le comité technique préparatoire sur la santé, dédié à préparer l’acte constitutif.
La liaison entre médecine et diplomatie fut à cette occasion établie car les délégués avaient, pour l’essentiel d’entre eux, la qualité de docteur en médecine. Cette liaison perdure aujourd’hui au sein de l’OMS où les médecins « gouvernent » l’Organisation. La composition actuelle de la direction, confiée à l’Éthiopien Tedros Adhanom Ghebreyesus, médecin et ancien ministre de la Santé, en témoigne. Dans son équipe, seules trois personnalités ne sont pas issues du corps médical, dont la française Michèle Boccoz, qui possède une formation de diplomate et est issue de l’École nationale d’administration. Cette relation pose une question de « citoyenneté sanitaire » : est-elle propice à une diplomatie des experts et aussi favorable à la santé des peuples ? Faut-il laisser la gouvernance mondiale de la médecine et la santé aux seuls professionnels ?
L’acte final de la conférence contenait, outre la Constitution mondiale de la santé, l’Arrangement pour l’établissement d’une Commission intérimaire et le Protocole relatif à l’Office international d’hygiène publique. Il s’agissait ainsi de pallier la situation d’attente entre la signature par 61 délégués étatiques et l’acceptation formelle de l’acte constitutif par leurs États respectifs. Deux États particulièrement réactifs donnèrent leur acceptation dès le 22 juillet 1946 : la Chine et le Royaume-Uni. La commission intérimaire, composée de 18 membres, avait pour mission de convoquer la première Assemblée mondiale de la santé. L’entrée en vigueur de l’acte constitutif eut lieu le 7 avril 1948.
Dans l’une des biographies qui lui sont consacrées, sont mises en évidence les étapes géo-professionnelles de Thomas Parran : celui-ci est présenté comme l’une des figures américaines les plus influentes au XXe siècle en matière de santé publique. En 1926, à l’âge de 34 ans, il est sélectionné pour étudier en Europe, avec des jeunes médecins de onze nationalités différentes, l’œuvre sanitaire de la Société des Nations. Au printemps 1936, en pleine époque du New Deal, il devient, sur proposition du président F. D. Roosevelt, le sixième chirurgien général grâce à ses travaux sur le contrôle de la syphilis notamment. Mais c’est son implication dans l’administration du service de santé publique américain qui marque le plus profondément sa carrière. Durant la seconde guerre mondiale, il fait du service de santé publique la première agence fédérale de santé. Il s’implique dans l’Administration des Nations Unies pour le secours et la reconstruction en 1944. En 1946, il dirige la délégation américaine à la conférence internationale de la santé, délégation américaine qui est la plus importante en nombre de médecins. Il dirige les délégations américaines à la commission intérimaire et à la première Assemblée mondiale de la santé en 1948.
La carrière de Thomas Parran peut être divisée en trois étapes successives dont l’homogénéité souligne la continuité d’un engagement politique et exécutif, soutenu par une pensée, sinon humaniste, du moins engagée qui s’inscrit dans les expérimentations très discutées du New Deal, alors péjorativement qualifiées de « médecine socialisée », synonyme d’une interférence désastreuse entre politique et médecine. Parran est favorable à une politique de santé publique qu’il considère comme le creuset de la paix sociale, qu’elle agisse au sein d’une nation ou entre les nations. Ces trois étapes distingueront ses idées en tant que chirurgien général. Ces trois étapes correspondent à l’évolution de ses idées : d’abord celles du chirurgien-général ; ensuite ses positions à la Conférence internationale de la santé ; enfin les conceptions qu’il endosse à l’occasion du tournant académique qu’il prend en tant que doyen de la faculté de la nouvelle école de santé publique de l’université de Pittsburg. La méthode que nous avons suivie est loin d’être exempte de critiques.

I. La vertu téléologique de la santé publique : l’étape américaine du chirurgien général des États-Unis

II. La vocation universelle de la santé publique : l’étape mondiale du délégué américain à la conférence internationale de la santé

III. L’affirmation de la santé publique comme une discipline holiste : l’étape académique du doyen de l’école de médecine de Pittsburgh

Laurent SERMET

Laurent Sermet est professeur à l’Institut d’études politiques d’Aix-en-Provence, UMR ADES 7268, Aix-Marseille université.

Médecins et politique (XVIe-XXe siècles) (n° 29)

15 €

Fiche technique

Les cahiers de droit de la santé

Support : Numérique

ISSN : 2427-4836

9 pages

Page 327 à 335