Humanités médicales et critique de l’État chez Georges Duhamel

Auteur : Gil CHARBONNIER

En mars 1925, le poète Valery Larbaud présente ainsi Georges Duhamel pour les lecteurs du journal argentin, La Nación :
Georges Duhamel, le poète, n’est point autre que le fameux romancier et moraliste de Vie des Martyrs, de Civilisation, Confession de minuit et Deux hommes, le créateur de cette grande figure du roman français contemporain, Salavin, le fils spirituel de l’Ordinov de Dostoïevski. Lui aussi (c’est-à-dire comme P. J. Jouve) appartint au groupe de l’Abbaye et dans sa poésie surtout, on relève l’influence technique et philosophique de l’Unanimisme, pour ne pas dire l’influence directe et personnelle de Jules Romains.
Le portrait est juste, il établit sûrement la place de Duhamel dans l’histoire littéraire du XXe siècle. Il y manque cependant la grande figure de l’écrivain cosmopolite, penseur de l’Europe unie, et celle de l’écrivain-médecin que l’auteur lui-même définit ainsi dans Défense des lettres, sous-titrée significativement Biologie de mon métier : « Je suis dans cette situation étrange d’avoir deux métiers inégalement pratiqués, mais chéris également. » L’interaction continue entre les deux pratiques vaut à Duhamel d’incarner la figure de l’écrivain-médecin sans doute la plus représentative du siècle. Il a œuvré à faire de cette interaction une véritable discipline transversale au sortir de la Grande Guerre. Comme Céline, qui coopère au Bureau d’hygiène de la SDN, il s’engage dans le circuit institutionnel en devenant, par exemple, en 1938, vice-président de l’Association des médecins et pharmaciens écrivains. Sa carrière littéraire est indissociable de son engagement de médecin soutenu toute sa vie par sa participation aux congrès des « écrivains-médecins » qu’il place sous l’égide de Charles Nicoles. L’admiration pour celui « qui a poussé le désintéressement jusqu’à vivre trente et un ans hors de France pour étudier avec patience, et sur place, les maladies infectieuses du bassin méditerranéen » inspire la composition du personnage d’Olivier Chalgrin, personnage tutélaire des Maîtres (Chronique des Pasquier, VI, 1937) en tant que biologiste entièrement dévoué à la recherche.
Suivant de près les découvertes de son temps et les évolutions de son art, Duhamel a préfacé nombre de livres de médecine. En consultant ces différents ouvrages de haute spécialité, conservés à la bibliothèque universitaire de Marseille La Timone de médecine et odontologie (Aix-Marseille université), on constate à quel point Duhamel est une référence. C’est pourquoi on peut légitimement le considérer comme l’un des précurseurs de ce qu’on appelle aujourd’hui les « humanités médicales » pour désigner l’émergence de programmes de recherche résultant de l’intérêt de la médecine pour la littérature, la philosophie et les sciences humaines en général. Plus concrètement, les humanités élaborent une nouvelle médecine en sollicitant la subjectivité du patient qui transforme l’expérience de la maladie en univers privé et créatif. Sous cet angle, le patient peut devenir le nouveau sujet d’une médecine narrative, par exemple. Georges Duhamel aide à comprendre cette épistémologie naissante dans la mesure où sa sensibilité de littéraire a fait de la pratique médicale un mode de pensée, et plus particulièrement un mode de pensée critique. C’est dans la Grande Guerre et son épouvante innommable qu’il a saisi le sens de l’humain et aperçu l’ampleur des mutations anthropologiques qui s’annonçait. Médecin militaire sur le front, il a vu la destruction de l’idée de l’homme, telle que Jules Romains l’a décrite : « l’homme en quantité, c’est du banc de poisson, de la nuée de sauterelles. Ça s’écrase sans autre forme de procès. Un homme, individuellement ? Moins que rien. » Il fait donc partie de ces écrivains investis dans la reconstruction morale de l’individu européen et, fort de son expérience, il met en garde contre les types de régime, y compris le nôtre, qui privilégient l’État au détriment de l’individu.
 

I. « Le chariot des muses »

II. La Grande Guerre et les mutations anthropologiques

III. Contre l’État médical

IV. « Le bon régime politique »

Annexe

Gil CHARBONNIER

Gil Charbonnier est maître de conférences à l'université d'Aix-Marseille, CIELAM.

Médecins et politique (XVIe-XXe siècles) (n° 29)

15 €

Fiche technique

Les cahiers de droit de la santé

Support : Numérique

ISSN : 2427-4836

12 pages

Page 163 à 174