Les Pensées libres du docteur Bernard Mandeville : la tolérance comme remède aux dissensions civiles

Auteur : Clara CWIKWOSKI

Le parallélisme opéré entre corps humain et corps politique n’est pas nouveau. Dès l’Antiquité, en effet, Platon, dans La République, associe les trois classes sociales à trois parties vitales ; et cette vision organiciste de la société se retrouve à plusieurs reprises, à différentes époques, sous différentes formes. Ainsi, l’auteur présenté ici, Bernard Mandeville, commence la préface de sa Fable des abeilles de la manière suivante :

Les lois et le gouvernement sont aux corps politiques des sociétés civiles, ce que les esprits animaux et la vie même sont aux corps naturels des créatures animées. Ceux qui s’appliquent à l’anatomie, peuvent voir en considérant un cadavre, que les os durs, les muscles et les nerfs robustes, la peau douce et blanche qui couvre le corps avec tant d’agrément, ne sont point les principaux organes, ni les ressorts les plus délicats requis immédiatement pour faire mouvoir notre machine. Des membranes très déliées, de très petits conduits auxquels on ne fait aucune attention, ou qui paraissent de peu de conséquence aux yeux du vulgaire ; voilà ce qui sert principalement à l’organisation du corps.

Né en 1670, probablement à Dordrecht (actuels Pays-Bas), Bernard de Mandeville est le descendant d’une famille de médecins d’origine française. À Rotterdam, il étudie à l’École Erasme, où Pierre Bayle enseigne à la même période. Il se pourrait qu’ils se soient rencontrés, d’autant plus qu’il est certain que ce dernier l’a nettement influencé. C’est à Leyde qu’il poursuit ses études dans le domaine de la philosophie et de la médecine et, en 1691, il obtient son doctorat. S’expatriant à Londres vers 1694, il se fait une renommée comme « médecin de l’âme », c’est-à-dire qu’il se « spécialise dans l’étude des maladies nerveuses et psychologiques ». En cette qualité, il fréquente certains grands noms médicaux de l’époque, notamment Hans Sloane, « médecin de la reine Anne et secrétaire de la Royal Society ». Cependant, parmi ses écrits, un seul concerne la pratique médicale : A Treatise of the Hypocondriack and Hysterick Passions. L’œuvre majeure qui fit sa réputation est la très controversée Fable des abeilles (1714).
Mandeville s’intéresse à la société britannique où il vit, et notamment au contexte religieux qui marque alors l’Angleterre. Ceci transparaît dans la deuxième partie de la Fable des abeilles (1729), également dans An Enquiry into the Origin of Honour and the Usefulness of Christianity in War (1732). Mais c’est The Mischiefs that ought justly to be apprehended from a Whig Government (1714) qui préfigure les Free Thoughts on religion, the Church and national hapiness (1720). En effet, le contexte amené par la Glorieuse Révolution (1688-1689) lui permet d’importer les idées développées dans son pays d’origine sur la tolérance et la laïcisation de la morale. L’idée est, par la mise en place des nouvelles institutions, de soustraire le politique aux querelles religieuses.
Ces fameuses Pensées libres sont « à la fois une dénonciation des impostures et des excès qui en tout domaine menacent l’équilibre de l’Angleterre, et une apologie de la constitution et des libertés anglaises ». Cet écrit s’intéresse de près aux thèmes de la religion, du schisme et de la tolérance. On y découvre Mandeville en whig orthodoxe, où proche des whigs « par son enthousiasme pour le régime mixte de l’Angleterre, par l’hommage qu’il rend à Guillaume III, alors que l’ouvrage est rédigé sous George Ier, et par sa sympathie pour les dissidents ». Dans les Pensées libres, Mandeville s’intéresse à la religion, tant pour ce qui est de la croyance que des pratiques, mais aussi à l’Église, qu’il s’agisse de l’institution et de ses membres ou de son incidence sur la société.
 

I. Définir la religion, ausculter la conscience
   A. Distinguer la foi et les actes extérieurs de dévotion
   B. La conscience : entre doctrine religieuse et éducation

II. La tolérance comme antidote aux maux de la société
   A. Une redéfinition nécessaire des sphères temporelles et spirituelles pour cesser les persécutions
   B. La maladie du corps politique : le schisme

III. La vision organiciste d’une société hypocondriaque
   A. L’assimilation des théologiens au médecin en faveur de l’utilité sociale
   B. La santé de l’État et la cure pour le bonheur national

Clara CWIKWOSKI

Clara Cwikwoski est doctorante contractuelle à l'université d'Aix-Marseille, CERHIIP (EA 2186).

Médecins et politique (XVIe-XXe siècles) (n° 29)

15 €

Fiche technique

Les cahiers de droit de la santé

Support : Numérique

ISSN : 2427-4836

23 pages

Page 239 à 261