Thématiques hygiénistes dans les pamphlets de Louis-Ferdinand Céline

Auteur : David LABREURE

En tant que médecin et écrivain, Louis-Ferdinand Destouches – dit Céline – (1894-1961) a abordé un grand nombre de thèmes touchant à l’hygiène sociale. Son intérêt très prononcé pour ces questions s’est manifesté dès le début de sa carrière médicale en tant qu’hygiéniste à la Société des nations. Des problématiques liées au travail, des ravages de l’alcoolisme en passant par les problèmes de logement, toutes ont été traitées dans ses travaux de médecin des années 1920-1930 ; mais pas uniquement. Ces leitmotivs sont de fait récurrents dans l’ensemble de son œuvre littéraire.
Deux ans avant que Céline n’affirme publiquement son racisme en 1937 avec la publication de Bagatelles pour un massacre, Walter Benjamin avait détecté dans Voyage au bout de la nuit un fascisme naissant. La publication ultérieure de Bagatelles pour un massacre lui donnera raison. Après avoir dénoncé les principes du nihilisme thérapeutique dans sa thèse de médecine Semmelweis et dans le Voyage, au sommet de sa popularité au milieu des années 1930, Céline rencontre la doctrine majeure par le biais de laquelle il distillera désormais ses dénonciations antérieures : l’antisémitisme. Ayant cette fois identifié ses ennemis, il fait des juifs les boucs émissaires des problèmes de la société française. Tout au long de ses pamphlets, Céline les rend responsables de l’enlisement de la France dans la première guerre mondiale, du traitement réservé aux anciens combattants et aux mutilés de guerre, d’avoir entravé ses carrières littéraire et médicale, et surtout, de préparer une nouvelle guerre. Au milieu de la profusion de pamphlets antisémites dans la première moitié du XXe siècle, ceux écrits par Céline ont accédé à une postérité sans doute davantage liée à l’aura de l’écrivain qu’à une hypothétique originalité rhétorique. Les quatre pamphlets qu’il publie entre 1936 et 1941 ont été abondamment diffusés en leur temps.
Le pamphlet se présente comme une modalité particulière de littérarisation du politique et de politisation de la littérature. Il est le vecteur idéal pour le docteur Destouches qui développe, amplifie, assène ses idées et ses préoccupations dans ses travaux de médecine sociale pour le compte de la SDN, avant qu’il ne devienne l’écrivain Céline. Le vocabulaire médical est continuellement mobilisé : il est, là aussi, question de microbes, de nettoyage, de purification d’une société dont il faut couper les branches pourrissantes et soigner la maladie profonde. Par l’intermédiaire du pamphlet, Céline s’efforce, en usant d’un discours hyperbolique, de faire éclater une évidence. C’est l’action immédiate et la tension permanente avec le lecteur que le pamphlétaire recherche, au détriment d’arguments ou de preuves. L’hygiénisme de Céline trouve ici son expression la plus sombre.
Véritable leitmotiv de l’hygiénisme célinien, l’alcoolisme est une préoccupation récurrente dans les pamphlets aux côtés des maladies vénériennes en général et de la syphilis en particulier. L’urbanisme et la dichotomie entre ville et campagnes sont également abordés, sans oublier les problématiques de l’organisation du travail. Mais, au-delà de ces thèmes classiques, l’hygiénisme sert également d’outil discursif dans l’antisémitisme de Céline. Le vocabulaire et les métaphores médicales sont fréquemment employés ; le juif est même assimilé à un microbe qu’il faut éradiquer, de la même manière que les hygiénistes pasteuriens éliminent la prolifération des bactéries. Dans ce contexte, Céline a voulu apporter ses propres remèdes au « cancer juif », en prônant la mise en place d’une politique racialiste et eugéniste, inspirée par les discours des hygiénistes raciaux du début du XXe siècle.
En tant que médecin et en tant qu’écrivain, Céline s’efforce de réveiller et de toucher son auditoire : les médecins, dans le cadre scientifique – relatif – qui est le sien jusqu’en 1932 ; les lecteurs, dans le cadre – plus absolu – de l’œuvre littéraire. Si le médecin ne peut plus guérir les âmes et les corps, l’écrivain peut au moins travailler à l’éveil des consciences. Et lorsque la parole du romancier ne suffit plus, Céline n’hésite pas, dans les pamphlets, à pousser l’outrance encore plus loin pour se faire entendre. Nous analyserons donc ces textes en nous plongeant dans le fond de l’argumentaire hygiéniste célinien, mais également en nous demandant si le vocabulaire et la syntaxe hygiénistes sont des éléments déterminants de son discours pamphlétaire.

I. Thématiques d’hygiène sociale : fléaux sociaux, travail et urbanisme
   A. La syphilis
   B. Antialcoolisme
      1) La remise en cause du vin, originalité de Céline
      2) Le règne du « roi bistrot »
      3) Les juifs et l’alcool
C. Utopie hygiéniste : mer et campagne
D. La critique du fordisme : le « facteur travail »

II. Le microbe juif
   A. Hygiénisme et maladie sociale
   B. Identifier les microbes
   C. Le juif comme parasite
   D. Pourriture, décomposition et mort

III. Les solutions de l’hygiéniste
   A. Éradiquer le microbe juif ?
   B. Régénérer et guérir

David LABREURE

David Labreure est docteur en lettres modernes et directeur du musée et du centre de documentation « La Maison d’Auguste Comte ».

Médecins et politique (XVIe-XXe siècles) (n° 29)

15 €

Fiche technique

Les cahiers de droit de la santé

Support : Numérique

ISSN : 2427-4836

Page 175 à 200