Un exemple de médecin républicain : Georges Clemenceau ou la médecine au service du politique

Auteur : Lisa CURÉ

Georges Clemenceau est un personnage aujourd’hui connu de tous, véritable monument de notre patrimoine culturel et politique. En effet, il occupe le devant de la scène politique depuis les années 1880 et fini par s’imposer grâce à ses talents comme « la figure la plus haute de la Troisième République », Léon Blum estimant qu’« il est de bien loin le premier orateur de son temps », y compris devant Jaurès. Toutefois, il n’en a pas moins subi les effets du temps. Probablement à cause de son refus catégorique de se raconter, et par la même occasion d’éclairer lui-même sa pensée, l’histoire n’en a conservé qu’une image caricaturale, du moins relativement sommaire. En effet, dans la mémoire collective demeure tout au plus la figure du « tombeur de ministères » dans ses assauts contre la colonisation, celle « briseur de grève » du début du XXe siècle, celle du « Tigre » initiateur de la création des fameuses « brigades du Tigre » ancêtres de l’actuelle police judiciaire, ou encore celle du « Père la victoire », pour son action énergique et décisive en tant que président du Conseil pendant la première guerre mondiale. Seul un cercle d’initiés se souvient qu’avant l’homme politique il y a le médecin, le docteur Clemenceau exerçant même encore au début de sa carrière politique.
Né le 28 septembre 1841 dans une petite commune de Vendée, Georges Clemenceau appartient à une longue lignée de médecins qui remonte au XVIIe siècle avec le docteur Benjamin Clemenceau de La Serrie (1630-1696). Depuis son arrière-grand-père Pierre-Paul Clemenceau (1749-1822), médecin aux armées de la République pendant la guerre civile en Vendée, les Clemenceau sont médecins de père en fils. Son père Benjamin, médecin à Nantes, républicain convaincu et adepte de l’esprit des Lumières et de la Révolution, « ne croyait ni à Dieu ni au diable, mais à la science et à la raison » et a eu une influence décisive sur son fils dans le domaine de l’idée comme le confie Clemenceau lui-même à son ami Martet. En somme, « Benjamin a élevé son fils dans le culte du Progrès, de la raison scientifique et Georges est devenu médecin comme son père ».
Ainsi, le 1er novembre 1858, Clemenceau débute ses études médecine à Nantes. Toutefois, cet étudiant, qui se révèle doué mais dissipé, finit par devenir indésirable et est contraint de poursuivre ses études à Paris. Reçu de justesse au concours de l’internat, il fréquente l’hôpital de Bicêtre et de La Pitié où il est concrètement confronté à la maladie et à la misère. Or, c’est à l’occasion de ses études parisiennes qu’il commence également à fréquenter les milieux idéologiques et politiques. Habitué du Quartier Latin, foyer républicain sous le Second Empire, il rencontre les grands noms de son époque tels qu’Eugène et Camille Pelletan, Henri Rochefort, Germain Casse, Ferdinand Taule, Jules Méline, Émile Zola, et bien d’autres. Il est alors un militant actif. Il sera même incarcéré à la prison de Mazas en 1862 pour avoir commis « le délit de provocation directe, non suivie d’effet, à un attroupement armé ». Inculpation excessive pour avoir seulement placardé des affiches place de la Bastille invitant à la commémoration de la proclamation de la Seconde République du 24 février 1848, mais délit intolérable sous l’Empire. Également, à la faculté de médecine de Paris, il se joint aux étudiants matérialistes et anticléricaux.
Une fois sa thèse de médecine soutenue, en 1865, il décide de quitter la France pour les États-Unis où il envisage d’abord d’exercer en tant que médecin en Californie avant de rapidement se raviser et rester à New York où il s’impose comme observateur attentif du régime américain pour le journal Le Temps. De retour en France, en juin 1869, après un voyage de noces avec sa jeune épouse américaine, les incontournables visites amicales qui s’imposent après une longue absence et un repos bien mérité dans sa Vendée natale, Clemenceau regagne la capitale au déclenchement de la guerre franco-prussienne. Le lendemain de la proclamation de la Troisième République, le 4 septembre 1870, Étienne Arago, à qui il avait été présenté par l’intermédiaire de son père lorsqu’il partit poursuivre ses études de médecine à Paris, le nomme maire du XVIIIe arrondissement de Paris, c’est-à-dire du quartier populaire de Montmartre. Dès lors débute réellement son expérience politique, prélude à l’éclatante carrière qu’on lui connaîtra.
Ainsi, il est indéniable que c’est par l’intermédiaire de la médecine et de ses études que Clemenceau entre en politique. Peut-on dire que c’est l’étudiant en médecine par tradition familiale et idéologique qui a introduit le futur homme politique, l’homme politique ayant par la suite raison du médecin ? De ce fait aurait pu s’arrêter nettement cette connexion. Pour autant il n’en est rien. Clemenceau gardera toute sa vie cette empreinte indélébile de la médecine. En témoignent ses connaissances médicales qui influencèrent indirectement l’art lorsqu’il adjure son ami Monet de se laisser opérer de sa cataracte tout en tentant de le rassurer, comme en témoigne plus de la moitié de leur correspondance à partir de 1922. Les indices de cette empreinte sont nombreux, faisant ainsi s’interroger sur l’influence de la médecine sur Clemenceau, notamment sur le point de savoir comment celle-ci détermina l’homme politique.
C’est sans surprise que sa formation de médecin infuse incidemment sa pensée politique. Cette influence est d’abord très nette sur le système de pensée de ce véritable apôtre de la science avide de progrès (I), en faisant ainsi l’exemple type du politique anticlérical et humaniste dans le domaine de l’action politique (II).

I. La médecine fondatrice d’un système de pensée : l’exaltation du progrès scientifique
   A. Empirisme et scientisme, pivots de la connaissance
   B. Positivisme et matérialisme, censeurs d’un mysticisme dépassé

II. La médecine comme guide de l’action politique : l’avènement d’un humanisme anticlérical
   A. Le médecin anticlérical ou la revendication permanente de la laïcisation de la société
   B. Le médecin « social » ou une sensibilité hygiéniste au service d’une politique sociale avancée

Lisa CURÉ

Lisa Curé est doctorante à l'université d'Aix-Marseille, CERHIIP (EA 2186).

Médecins et politique (XVIe-XXe siècles) (n° 29)

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Fiche technique

Les cahiers de droit de la santé

Support : Numérique

ISSN : 2427-4836

24 pages

Page 303 à 326