Les nouvelles frontières du corps

Auteur : Christian BYK

Les sujets dans l’air du temps ont un intérêt : ils permettent d’attirer l’attention du lecteur et, pour peu que le message bouscule les idées convenues, il ouvre à la réflexion. Nous faisons une tentative avec « le corps » tout en reconnaissant que dans ce rapprochement entre corps et droit, le vrai sujet de notre étude, c’est le droit. Dans notre société schizophrène, révoltée contre la contrainte des normes mais appelant à la fabrication de toujours plus de normes juridiques, le droit, même positif, n’est plus ni intelligible ni cohérent. Il est complexe et pluriel. Partant du constat que le droit a aujourd’hui institué le corps comme un sujet juridique à part entière, peut-on espérer que cette « juridicité » du corps nous révèle le droit tel qu’il est ou tel que nous voudrions qu’il soit ? Il faudra nous rappeler que le corps et le droit ont une longue histoire commune qui, pareille à celle d’un vieux couple, est faite de
sentiments et d’intérêts. Aujourd’hui, leur rapport est essentiel à la compréhension de notre monde car « la modernité a élaboré le corps comme une borne frontière pour distinguer chaque individu » des autres comme du collectif. Ce faisant, le corps emporte le droit dans une dynamique juridique, sociale et politique. Le corps est partout, sous toutes formes, matérielle et virtuelle, subjective et objective, démembré et recomposé. Il nous fait entrer dans l’ère postmoderne, celle du corps triomphant. Mais, ce phénomène de socialisation du corps nous dit bien d’autres choses, notamment sur la fonction sociale du droit. Le paradoxe du corps – il est ce par quoi l’individu est et ce qui le relie au monde – nous révèle, en effet, la pérennité de cette fonction : relier le singulier au tout et tendre à l’universel.

Christian BYK

Auteur de Traité de bioéthique, Vers une nouvelle utopie civilisatrice (Collection Pratiques professionnelles)

Christian BYK, vous êtes un spécialiste connu et reconnu mondialement de la bioéthique. Qu’est-ce que la bioéthique ? Peut-on parler de bioéthique ? À quoi ça sert ?

Christian Byk : La bioéthique est une réflexion sur les pratiques nées du développement de la biomédecine ; elle vise à s’interroger sur l’équilibre entre une liberté plus grande d’intervention sur le vivant et la responsabilité tant individuelle que sociale qui en découle.

Quels sont les enjeux pour nos sociétés, pour l’Humanité ?

Christian Byk : Notre société est une société technoscientifique, c’est-à-dire qu’elle ne se contente plus de produire des objets nouveaux et en masse, comme dans la société industrielle, mais elle transforme la réalité à travers les applications de la technoscience que sont la biomédecine ou l’Internet, par exemple. Elle a ainsi tendance à « s’approprier » le vivant, y compris humain, d’où des questions juridiques, éthiques et sociales, voire anthropologique. La bioéthique a précisément pour objet de mobiliser l’ensemble des sciences sociales et humaines, trop lontemps négligées par le « modèle » de la société moderne afin de donner un « accompagnement » critique au développement technoscientifique.

En quoi votre ouvrage constitue-t-il un traité ? Qu’apportet-il à la communauté ? À qui s’adresse-t-il ?

Christian Byk : Un traité n’est pas autre chose qu’un ouvrage académique qui se propose d’étudier de façon détaillée un sujet précis. Or, la bioéthique, si elle a donné lieu à de nombreux ouvrages sur les différents aspects des sciences de la vie, voire à des analyses théoriques mettant l’accent sur telle ou telle approche, n’avait jusqu’à présent jamais fait l’objet d’une analyse pour ce qu’elle est réellement. C’est l’objet de ce livre qui s’intéresse à l’histoire et aux sources de la bioéthique, à ses outils (langage, méthodes et institutions) et au débat qui en est le fruit. À travers un regard précis et rigoureux sur ce que la bioéthique contribue à mettre en place (un nouveau droit, de nouveaux pouvoirs, la mondialisation), il pose la question de savoir quelle est l’ambition de la bioéthique et suggère que cette « reconstruction » du monde se fasse autour d’une résurgence du sens de la responsabilité. Dans cette perspective, ce livre n’est pas un ouvrage « technique » mais une clé pour la réflexion de chaque citoyen, pour qu’il perçoive qu’il y a un futur commun à l’humanité et qu’il peut y apporter sa contribution.

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